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Pedro Rusconi, dit « Tete », est le principal représentant de ce qu’on appelle l’« abrazo cerrado et apilado » (danser proche et en pyramide), aussi appelé « milonguero » par certains. Son style qu’il nomme lui même « tango de salon » se diffuse à partir des années 90 dans le monde. Tete est un danseur d’une grande musicalité. Il donne une importance toute particulière à l’abrazo et amène la sensation de la musique au cœur de la danse.

Téte, danseur Milonguero

 Rédigé le Mercredi 20 Janvier 2010 

 "Danser le tango de la musique et non le tango des figures" interview réalisée en juillet 2005 pour le magazine Tout tango n°4

  

Comment as-tu rencontré le tango ?

D’origine italienne, ma mère aimait et dansait beaucoup le tango. Petit, je pratiquais déjà dans mon quartier (Pompeya) avec des gens qui dansaient ‘le tango de la musique et non le tango des figures’.

 

Il n’y avait pas d’école de tango à cette époque ?

Non pas d’école, pas de cours, une sorte de Práctica : il fallait acheter des carnets de tickets et l’on dansait pour apprendre avec la femme qui nous plaisait, les meilleures danseuses valaient 200 tickets ! on ne pouvait pas aller dans les confiterias car il fallait être majeur. Les jeunes filles n’avaient pas le droit de sortir, la solution consistait à organiser des soirées chez les copains, l’équivalent des « boums » chez vous. Il y avait aussi le jour des bals, où les filles pouvaient sortir, accompagnées de leur mère mais les mères dansaient autant que leurs filles...

 

Après les années 50, où le Rock et le Swing ont pris possession des radios et chassé les orchestres de tango, as-tu arrêté de danser ?

Non, non, j’ai toujours continué le tango et je me suis mis au rock, au boogie avec passion. Les milongas, d’ailleurs, ont continué à diffuser du tango au milieu des rocks et des rumbas.

 

On constate que toute nouvelle génération s’affirme, s’autonomise, grandit en se démarquant de l’ancienne par une certaine opposition. À l’époque c’était le refus de la musique tango et l’introduction de la musique rock. Aujourd’hui, c’est le refus de la musique tango dite traditionnelle et l’introduction du tango dit « nuevo », qu’en penses-tu ?

Tout dépend de l’âme de chacun. Moi j’aimais la musique de mes parents, cela ne m’a pas empêché d’écouter et de danser les autres musiques, c’est même au contraire très important d’aller ouvrir les oreilles ailleurs, mais aujourd’hui, les nouveaux orchestres ne

sont que des imitations des    orchestres d’avant, il n’y a pas d’invention. Il n’y a pas de nouveaux poètes, de nouveaux compositeurs. C’est une musique qui sert à attirer les enfants. On ne peut pas gâcher le tango par des stupidités !

 

Le tango va-il disparaître alors ?

Non parce que c’est une histoire de couple, le tango est à l’intérieur de la tête des gens...

 

Natucci a édité pour tes 69 ans, un CD « hommage à Tété » dans lequel sont classés pour chaque orchestre, 4 thèmes choisis. Quels sont les orchestres que tu aimes ?

Beaucoup d’orchestres comme Biagi, Caló, Troilo, Pugliese, D’Arienzo, Canaro (pour la valse « Un beso a la vida »), mais ces compositeurs ont rencontré des hauts et des bas dans leurs compositions. L’orchestre de Enrique Rodriguez n’a pas eu la place qu’il méritait de son temps, car il jouait aussi du jazz et de la rumba. Piazzolla est à part, il n’est possible de danser que sur cinq thèmes seulement, dont trois pour exhibition. Le reste de son immense répertoire est à écouter.

 

On trouvait très peu de CD de musique tango, il y a quelques années en France. Pour en trouver, il fallait aller à Buenos Aires ; or il est facile de trouver de la bonne musique maintenant...

Les danseurs ne vont pas là-bas pour écouter de la musique mais pour apprendre à danser, même si la musique est facile d’accès, c’est toi qui dois te faire ami avec la musique, ce n’est pas la musique qui vient te chercher, sinon il vaut mieux que tu restes assis devant la TV. En Europe (et même en Argentine) ils n’écoutent pas la musique, et pourtant, tu ne peux pas confondre un Di Sarli avec un D’Arienzo, il y a un abîme non ? Les DJs devraient citer le nom des orchestres pour éduquer les danseurs. Il faut aussi créer des classes d’écoute pour expliquer la musique.

 

Tu enseignes le tango depuis 30 ans, as-tu quelques réflexions à nous livrer ?

Je constate comme beaucoup que le nombre de professeurs va bientôt atteindre celui des élèves. Cela devient le tango business.

Il y a même des femmes qui vont chercher des jeunes danseurs argentins pour qu’ils enseignent ici mais surtout qui leur servent de cavalier, on dit chez nous « qu’ils dansent la fille »

Moi, je continue à enseigner la posture milonguero mais en aucun cas le style. Il faut chercher, créer son style. Mais l’enseignement par stage dans mes voyages me laisse un goût d’amertume car il n’y a pas de continuité ; après mon passage, on oublie vite... Le plus important, je le répète encore, c’est danser ‘le tango de la musique et non le tango des figures’.

 

Propos recueillis par Lalie Marion. Juillet 2005

Merci à Monica Caselles-Barriac pour sa traduction.

 

 Tete, apprenons à danser le tango

Lettre adressée à tous les danseurs et enseignants de tango par Tete /

 

 Aujourd’hui, 9 janvier 2006, avec toute l’affection et le respect que j’ai pour vous, j’aimerais vous demander quelque chose. Ce n’est pas un reproche, pour qui que ce soit. Ce que j’aimerais, c’est que les jeunes et tous ceux qui dansent le tango comprennent mon point de vue : Il n’est point besoin de travestir le tango, en aucune manière, car cette musique, si passionnée, nous donne vie, énergie, plaisir et ainsi nous nous sentons meilleurs.

Depuis le temps que je vois des danseurs et des professeurs, je pense qu’il ne faut pas qu’il persiste avec autant d’erreurs dans l’enseignement et les démonstrations. Mon sentiment est que la musique est la base principale du Tango. Il faut ensuite apprendre à marcher avec elle, en conservant l’équilibre et le rythme (cadencia / cadence).

Je ne peux pas affirmer que la technique n’existe pas quand on danse, mais je crois qu’il serait profitable que l’on enseigne à danser plus librement, pour soi-même… Là est le plaisir. Personne ne nous méjuge en nous regardant danser pour nous.

En cela, je dis que beaucoup travestissent le tango en ce qu’il n’est pas réellement. Il est avant tout musicalité et ne se préoccupe pas initialement des pas. Nous ne devons pas commettre l’erreur d’oublier d’enseigner comment marcher sur différents rythmes en harmonie avec chaque orchestre. Trop de personnes qui enseignent le tango devraient d’abord apprendre à le danser pour ensuite pouvoir enseigner en donnant tout de soi. Ainsi, ils ne tromperaient pas leurs élèves, ni ne nuiraient à leur réputation de professeur.

Le tango n’est pas un commerce, contrairement à ce qu’en font beaucoup. Le tango fait partie de notre vie, partie de nos ancêtres, pères, mères, frères et amis. Il est notre vie. Nous ne devons pas persister dans l’erreur. Il faut le reconquérir, lui que nous perdons, faute de le respecter.

Chers amis, danseuses, danseurs, l’enseignement du tango est un travail supplémentaire dans votre vie. Par respect pour vous-même, vous feriez mieux dans vos démonstrations de danser plus de tango et faire moins d’acrobaties, de ballet et de ces choses qui ne sont pas du tango.

Je ne puis croire qu’avec les démonstrations vous entriez en compétition en sachant que chaque couple devrait créer son style. De plus, on ne devrait pas danser sur de la musique qui n’est pas du tango. Ainsi, on ne trompe personne, pas même soi.

Voici un conseil pour la communauté tango d’Europe et du reste du Monde : Il me plairait que vous ouvriez les yeux sur la pédagogie de la danse, en particulier les organisateurs de stages et les professeurs. De tout mon coeur , j’aimerais qu’ils sachent que quand ils organisent quelque chose, ils se doivent d’inviter les meilleurs danseuses et professeurs pour pouvoir enseigner comme il se doit. Sans la musique, le rythme, la posture et l’équilibre, les pas ne servent à rien. Pour cela, il faut des danseurs et professeurs authentiques. Alors, enfin, du fond de mon cœur, avec un soupçon de tristesse, je voudrais que vous y pensiez. Si vous avez quelque chose à me dire, j’aimerais que vous le fassiez, à travers une revue ou ailleurs, où que ce soit. Si vous souhaitez vous plaindre, parlez-moi, je vais au bal, voyez-moi, parlez-moi, interrogez-moi. Je répondrai à tous, n’ayez crainte. Je ne laisserai personne sans réponse, mais s’il vous plait, changez de pratique, mettons en place un système où nous serions tous heureux, où nous pourrions danser le tango, où nous serions heureux en étant beaucoup plus nombreux, sans plus vendre de mensonge à qui que ce soit. Maintenant, j’envoie un baiser et un abrazo à vous tous en espérant que cette année qui commence sera la plus heureuse pour tous. Merci,

Tete

Traduction libre en 2006
(révisée en 2016)
par DJ Bernardo BYC,
avec un grand Merci à Françoise S.

 

  

Il a dit aussi :

Je dis la vérité. Ne travestissons pas le tango car sinon nous l’envoyons à sa ruine. Sans vouloir offenser qui que ce soit, j’aime le tango. Je ne critique personne mais ne déguisez pas le tango.

Le tango se danse de mille façons, mais avant tout, on prend appui dans le sol, parce que dans le sol se trouve l’énergie et que c’est sur lui que l’on danse la musique. Ne perdons pas le plaisir et l’amour pour la danse s’encrant au sol.

Les jeunes d’aujourd’hui dansent dans les airs : vous pouvez faire des choses très jolies, mais faîtes-les au sol, tout comme les grands maîtres. Le compas et la mélodie du tango sont très particuliers, c’est une souffrance de les perdre.

Que ce soit sur ou au pied de la scène, toujours le danseur doit vivre la musique. S’il vous plaît réveillez-vous et comprenez ce qu’ils font avec la musique ou il viendra un temps où les Européens vont nous vendre le tango. Je parle du cœur, je suis un mec qui danse.

J’ai donné des ateliers pour les enseignants à l’étranger, je pensais qu’ils n’allaient jamais surpasser nos danseurs… Là-bas, il y a des gens qui peuvent danser furieusement bien. Restons sur notre axe et n’allons pas en regardant le sol. Ne dansons pas pour le public, seulement pour nous. Quand on danse sur scène, il faut danser d’abord pour soi pour que ce soit plus lumineux. Ce n’est pas car je m’exhibe que je dois oublier qui je suis ou la musique.

Le tango est une affaire à deux. Sans la femme, il n’y a pas de cavalier qui puisse danser. La femme, de son côté, peut mettre en valeur son partenaire quand elle le comprend vraiment.

Même si l’enseignement du tango devient un travail, on ne peut pas enseigner un pas sans musique, On n’apprend pas un pas pour un pas.

Sans musique, il y a ni danseur, ni tango, ni enseignant, ni élève.

Le véritable maestro ne peut transmettre que ce que la musique lui a enseigné.

Traduction DJ Bernardo BYC 2010